Sérothérapie de la Grippe

Sérothérapie de la Grippe

Par le Docteur Raymond PAULY Lyon médical janvier 1919

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur la gravité toute particulière de l’épidémie de grippe qui a sévi dans les derniers mois de l’année 1918 : les statistiques publiées dans le Lyon Médical
ont suffisamment montré l’énorme augmentation de la mortalité due à cette épidémie. Nous avons eu l’occasion, dans le service hospitalier qui nous a été confié à l’Antiquaille, de recueillir 204 observations de grippes, simples ou compliquées, pendant les quatre derniers mois de 1918. Nous avons employé, au début, les médications les plus diverses, sans avoir eu l’impression de posséder une thérapeutique réellement efficace.
Vers la fin de septembre, nous avons pu nous procurer un sérum avec lequel nous avons obtenu des résultats tout à fait remarquables, que nous croyons utile de publier, et c’est le
sujet de cette courte notice. (Nous remercions M. Mérieux de l’obligeance avec laquelle il nous a fourni son sérum plurivalent pour nos malades à d’hôpital)
L’emploi de ce sérum est, théoriquement, parfaitement justifié. En effet, si on se reporte aux recherches bactériologiques qui ont été publiées au sujet de l’épidémie de grippe actuelle, on voit que tous les auteurs signalent la présence de streptocoques et de pneumocoques, le bacille de Pfeiffer ne paraissant jouer qu’un rôle d’association microbienne très passager et très effacé, si bien que son action pathologique a pu même être niée. Il s’agissait donc d’obtenir un sérum actif à la fois contre les streptocoques et les pneumocoques divers, et c’est précisément la condition remplie par le sérum plurivalent que nous avons employé. Ajoutons
que, recueilli par deuxième saignée, ce sérum est, en outre, hématopoïétique.
Nous ne pouvions songer à traiter par ce sérum toutes les grippes quelles qu’elles fussent : elles étaient trop nombreuses. Nous en avons donc réservé l’emploi aux cas présentant une certaine gravité, soit par l’exagération des symptômes habituels (hyperthermie, céphalée violente, formes pseudo-méningitiques, formes gastro-intestinales), soit par leurs complications (hémorragies, complications pulmonaires).
Nous avons, à l’heure actuelle (fin décembre 1918) une expérience portant sur 36 cas de grippe sévère traités par le sérum plurivalent. Sur ce nombre, nous n’avons eu que 3 décès survenus chez des femmes atteintes de bronchopneumonie double, arrivées à l’hôpital dans un état désespéré : deux avaient une forme asphyxique et sont mortes après un séjour de trois et quatre jours dans le service, l’autre a survécu plus longtemps, mais a fini par mourir au bout de huit jours à cause de l’étendue des lésions pulmonaires. Nous mettons à part un homme à qui nous avions administré le sérum à son entrée à l’hôpital, alors qu’il paraissait atteint d’une bronchopneumonie grippale de la base droite mais qui, par la suite a présenté tous les signes d’une bronchopneumonie tuberculeuse, et est mort en un mois avec des signes de caverne du sommet droit.
Si nous considérons la mortalité en bloc de tous les cas de grippe que nous avons observés, nous trouvons qu’elle était avant l’emploi du sérum, de 31 morts sur 168 grippes, c’est-à-dire
18%, tandis que pour les cas traités par le sérum, elle n’était plus que de 8,3%. Encore faut-il remarquer que cette statistique en bloc n’a pas une valeur bien réelle : dans le premier chiffre, en effet, figurent 67 cas de grippes simples qui devaient certainement guérir spontanément, tandis que dans les 36 cas de grippes traitées par le sérum, qui tous sont des cas d’une certaine
gravité, il est tout à fait impossible d’évaluer même approximativement le nombre de ceux qui auraient guéri sans aucun traitement.
Examinons donc plutôt quelques cas particuliers. Par exemple voici une jeune femme atteinte de grippe hyperthermique : 40,6 le soir, 39,8 le matin, persistant plus de cinq jours, avec une
céphalée tenace et très violente, rachialgie, frissons répétés tels que la malade s’enveloppe complètement dans une couverture de laine roulée autour de son corps, sous les couvertures
du lit ; ni les antithermiques, ni les lotions froide, ni la collobiase d’or, ni les opiacés n’ont de succès. Nous donnons le cinquième jour dans l’après-midi le sérum plurivalent : le lendemain
matin, la malade est souriante et nous accueille en disant : Docteur, je suis guérie. De fait, la température s’était baissée à 38 et le surlendemain à 37 ; en quelques jours la malade est complètement rétablie.
Autre exemple : un jeune homme présente une forme hyperthermique, 40,8, avec céphalée violente ; on donne d’abord un traitement simple et la température tombe au troisième jour à
38 : mais le surlendemain, elle remonte brusquement à 41, et les symptômes sont tels que les parents parlent de méningite. On donne le sérum le soir à 6 heures, 10cc par la bouche, qu’on
renouvelle à minuit. Vers 2 heures du matin, sensation de bien-être, le malade s’endort, et le matin il a 37. En huit jours, tout est terminé.
Le même fait s’est reproduit plus de dix fois, on ne peut donc penser à de simples coïncidences heureuses.
Les résultats sont également remarquables dans les formes pseudo-méningitiques, avec céphalées, vomissements, constipation, raideur de la nuque, attitude en chien de fusil. Dès le
lendemain de l’administration du sérum, l’amélioration est manifeste et éloigne toute idée de méningite tuberculeuse ou de méningite cérébrospinale, et en cinq à six jours la guérison est
complète.
Dans les cas où il existe une complication pulmonaire, les résultats se font attendre davantage.
Il n’y a pas de chute rapide de la température, mais ce qui nous a paru bien évident, c’est que l’élément infectieux est arrêté dans son évolution. En effet, la grippe semble procéder par poussées répétées, comme s’il se faisait des ensemencements successifs ; et c’est d’ailleurs ce qui explique le V de la grippe décrit par le Professeur Tessier dans les formes simples. De même quand il se produit des complications pulmonaires, on les voit se faire par poussées : un jour on entendra un foyer de râles fins à une base, trois à cinq jours après ce sera du côté opposé ; ou bien une bronchopneumonie pseudo-lobaire apparaitra à la base gauche, puis quelques jours après on aura une pneumonie de la base droite, et plus tard encore une pneumonie du sommet. Eh bien, dans les cas traités par le sérum, pourvu que le traitement soit
commencé assez près du début, par exemple avant le sixième jour, on ne voit plus cette migration de la pneumonie, le processus infectieux est comme arrêté ; le malade a une sensation de bien-être, et la défervescence se produit vers le neuvième ou le onzième jour, brusquement, ou plus souvent en lysis, sans qu’il y ait de nouveaux foyers d’hépatisation.
Dans un cas de bronchopneumonie avec fièvre prolongée et persistance de signes physiques, le sérum a eu aussi une action très heureuse. Il s’agit d’un jeune homme de 17 ans, présentant
une hémimélie du bras gauche, et dont la grippe s’est compliquée d’’une bronchopneumonie avec fièvre à grandes oscillations, à tel point que nous cherchions toujours s’il ne s’agissait pas d’un empyème ou d’une tuberculose aiguë. Il y avait en outre un gros disque d’albumine.
Le malade est entré dans notre service le 13 septembre ; pendant dix jours la température oscilla d’abord entre 41 le soir et 38,2 le matin, puis entre 40 le soir et 37,4 le matin, et cela pendant trois semaines ; c’est alors que nous lui donnons le sérum ; en trois jours la guérison fut complète et définitive.
Dans les formes hémorragiques, avec épistaxis répétées et abondantes, le sérum a une action évidente et remarquable.
Quant aux formes syncopales, que l’on peut voir sans qu’il y ait de lésions cardiaques, ni même de fièvre, ou à peine un 38, nous n’avons pas vu d’action utile du sérum ; peut-être s’agit-il plutôt de phénomènes névropathiques que d’une véritable infection grippale.
Nous n’avons pas eu l’occasion de l’employer dans le formes nerveuses, d’ailleurs rares dans l’épidémie actuelle, puisque nous n’avons vu que 4 cas de névralgie intercostale, 2 sciatiques,
2 névralgies du trijumeau, une polynévrite et une myélite avec paraplégie sensitivomotrice et troubles sphinctériens.
Nous avons déjà insisté sur ce point que le sérum ne parait agir que sur l’élément infectieux ; souvent on voit persister les signes physiques de l’hépatisation, mais il ne se produit plus de
nouveaux foyers, la fièvre est définitivement tombée. De même, dans les cas simples, on verra la fièvre tomber rapidement, mais il persistera souvent de l’inappétence, de l’asthénie, de la toux, cette tous de laryngotrachéite si pénible et si tenace. D’ailleurs, avec des médications adjuvantes, tout finit par disparaitre ; il est bien évident, en effet, que l’emploi du sérum n’empêche pas celui des autres médications symptomatiques : antithermiques au début,
opiacés contre la toux ou l’insomnie, balsamiques divers, tonicardiaques, etc.
Quel est le mode d’emploi du sérum ? Tout d’abord nous l’avons employé uniquement en injection hypodermique à la dose de 10 cc, renouvelée trois jours de suite ; puis nous avons vu qu’on obtenait d’aussi bons résultats en donnant le sérum par la bouche. Comme nous nous mettons ainsi à l’abri des accidents et des ennuis ultérieurs de toute sérothérapie, nous n’avons plus employé que la voie buccale, réservant la voie sous-cutanée aux cas particulièrement graves, comme les formes asphyxiques, ou bien ceux où les vomissements incoercibles et la diarrhée empêchaient d’utiliser la voie gastrique ou la voie rectale.
Nous donnons généralement par la bouche 10 cc du sérum dans de l’eau sucrée froide, et nous renouvelons six heures après. L’amélioration est souvent manifeste dès le lendemain ;
cependant nous donnons encore une fois 10 cc, et dans les cas ordinaires ces doses sont suffisantes. Mais rien n’empêche de les continuer les jours suivants, par exemple en cas d’hémorragies persistantes ou bien si la fièvre n’est pas tombée après le troisième jour.
En tout cas, nous n’avons jamais vu aucun inconvénient dans l’emploi du sérum plurivalent, et les résultats que nous avons obtenus nous ont fait croire à son efficacité réelle dans le
traitement de la grippe, au moins dans sa forme actuelle.
R. PAULY
XXXXXXX
L’épidémie de grippe a frappé Lyon à partir du mois de septembre 1918. Ce mois-là, pour la première fois, 85 cas sont déclarés au Bureau d’hygiène qui recense régulièrement toutes les maladies contagieuses de l’agglomération de plus de 500 000 habitants. En octobre le pic est atteint avec 858 cas déclarés. Mais ces chiffres sont sous-estimés. Une autre évaluation (DrCarry-Lyon Médical juin 1919) compare les mortalités des mois correspondants de 1917 et 1918. Un excès d’environ 100 cas par jour est relevé, probablement lié à la grippe, soit environ 3000 décès par mois. Il y eut, en 1918, plus de 22000 morts aux armées, pour la France
seulement.
Pour les cas hospitalisés, la mortalité était énorme, 30% sur 794 malades dans le service des grippés du Dr Thévenet, à l’hôpital de la Croix Rousse.
« Cette effroyable mortalité, qui ne s’était pas vue depuis les épidémies de peste du moyen-âge, a été causée par les complications pulmonaires en première ligne, congestion pulmonaire et bronchopneumonie ; en second lieu par les
complications cérébrales. La thérapeutique classique s’est montrée impuissante contre ces complications (Carry) ».
Le docteur R. Pauly dont on a rapporté la publication a eu recours au sérum multivalent fournis par Marcel Mérieux.

A la suite des travaux de Pasteur en France, et Behring et Ehrlich (entre autres) en Allemagne, le principe de l’immunité acquise par vaccination s’est solidement implanté, antitétanique et antidiphtérique en particulier. On a parallèlement développé le principe de l’apport d’anticorps « tout près » contenus dans le sérum de chevaux vaccinés. D’abord pour le tétanos et la diphtérie où la méthode a été utilisée en complément de la vaccination. Mais d’autres sérums ont été produits en vaccinant les chevaux avec des préparations de paroi de bactéries diverses : streptocoques, pneumocoques, bacille typhique. Ces sérums ont eu des résultats mitigés, spectaculaire pour le sérum antipesteux de Yersin en Asie, positifs pour les sérums anti-dysenterie bacillaire (Shigellose) et anti-gangréneux qui semblent avoir été utilisés avec quelque succès pendant la guerre, dans les deux camps.
Marcel Mérieux, qui s’était installé à Lyon après quelques années de formation passées auprès de Louis Pasteur et Emile Roux, fabriquait ce type de sérums, dont un dirigé contre plusieurs
bactéries de façon simultanée, le sérum multivalent. Ces sérums devaient être utilisés par injections sous-cutanées ou intra-musculaires, parfois intraveineuses. Mais il existait aussi des sérums secs, déshydratés, utilisés en pulvérisations locales (angine diphtérique), ou dans les plaies profondes (plaies de guerre). Le docteur Raymond Pauly semble avoir innové en utilisant la voie orale. On peut penser que les chances d’activité par ces voies alternatives ne devaient pas être très grandes.
Les promoteurs de la sérothérapie, dont Pauly, ont souvent été très satisfaits. Mais pas tous.
On peut citer encore une fois le docteur Thévenet, chef du service des grippés de la Croix Rousse (Lyon Médical juin 1919) :
« Mise à part la vieille thérapeutique d’urgence pouvant stimuler momentanément les forces
d’un organisme défaillant et du myocarde en particulier (digitale, caféine, spartéine, strychnine, huile camphrée, etc.) j’ai ressenti dans ce service la désolante impression d’une impuissance radicale de maintes médications nouvelles à prétentions plus ou moins spécifiques. D’ailleurs, avec l’irrégularité et les imprévus de sa marche, avec ses défervescences ou ses recrudescences inattendues, la grippe semble jouer à cache-cache avec
le thérapeute. Ses surprises se prêtent merveilleusement aux enthousiasmes, et le médicament bien placé exerce sur la courbe des inflexions troublantes mais que j’ai constatées plus d’une
fois alors que mon interne avait différé l’exécution de la prescription décisive ».
Prudente modestie à méditer !
En 1919 l’agent causal de la grippe n’était pas identifié mais on pensait généralement qu’il s’agissait d’une bactérie. C’est à René Dujarric de la Rivière que l’on doit la preuve de la nature virale du germe, en 1918. Pour le démontrer, il se fit injecter, par son ami André Lacassagne très réticent, du sang filtré d’un malade de la grippe. Ayant contracté la maladie, les bactéries ayant été éliminées par la filtration, il en déduisit que le germe était un virus (on disait aussi virus filtrant), et, mais là il se trompait, que la contamination se faisait par le sang.
Le virus humain ne fut identifié qu’en 1933 par Wilson Smith et col., à Londres.

 

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